Ceux qui me connaissent le savent bien, je suis loin d’être le gars le plus téméraire du monde. Pour être complètement honnête, je dois reconnaître que je suis même plutôt du genre peureux ascendant trouillard. J’ai déjà fait du parapente et un peu de canyoning mais c’est à peu près tout en ce qui concerne les activités qui génèrent de l’adrénaline. Ah si, j’ai passé les douanes américaines une bonne quinzaine de fois depuis que je vis au Canada, ce qui est une activité assez anxiogène, même quand la seule chose que l’on essaye de passer en contrebande chez nos chers voisins est une pomme oubliée au fond d’un sac à dos même pas communiste. 
Bref, quand on m’a dit que je partais pour un voyage de presse de cinq jours à Toronto, je me suis dit « Cool, je vais enfin découvrir la ville-ennemie de Montréal, le Marseille des Parisiens en Amérique du Nord ». Mais parmi les activités qui composaient ce voyage se trouvait un truc bizarre que les gens de l’office de tourisme de Toronto ont appelé « CN Tower Edge Walk ». Pour pallier mon ignorance crasse mais assumée, j’interroge mon meilleur ami, Jean-Michel Google. Et là, l’ésotérique « CN Tower Edge Walk » se concrétise. Il s’agit de se pencher dans le vide de la tour CN, à une hauteur de 356 mètres au dessus du plancher des vaches, ce qui est d’autant plus étrange qu’il n’y a pas de vaches au centre-ville de Toronto. 
Trop tard j’avais signé. J’avais dit oui. Il me restait à compter les jours avant cette expérience du vide à laquelle je ne pouvais pas échapper sans passer de la catégorie trouillard à celle de pleutre. Après trois jours d’exploration de la ville à zéro mètre d’altitude, nous voici , mes camarades journalistes et moi au pied de cette tour arrogante, en ce 17 mai 2012. Le ciel est bleu, le soleil fait son frimeur en dardant ses rayons, c’st décidément pas un jour pour mourir. Je regarde d’en-bas la plateforme sur laquelle je suis censé marcher quelques minutes plus tard et je sens que mon ventre entame le boléro de Ravel, ce qui n’est pas dans ses habitudes.
Nous voici dans la salle où l’on nous équipe. C’est un peu comme chez le dentiste, c’est là qu’on anticipe la souffrance à venir, là où l’on envisage le champ des possibles (entendez catastrophes), les impensables, comme « Et si la corde qui me retient lâchait… » ou « Et si ces gens qui me déguisent en cosmonaute orange n’étaient pas 100% compétents, s’ils oubliaient de vérifier que ce petit mousqueton est bien attaché, que cette sangle est assez solide pour mon poids ? ». Qui sont ces gens de toute façon, et si l’un d’eux avait été viré le matin même et qu’il cherchait à se venger avant de finir sa dernière journée de travail, quelle autre façon aurait-il que de mal sangler un visiteur lambda afin qu’il chutât dans le vide et s’écrasât.
Une fois harnachés, nous voici dans l’ascenseur qui nous mène à la passerelle extérieure. On plaisante, on se regarde en souriant, mais d’un sourire coincé qui veut dire « toi aussi tu flippes ? ». On est dans la même galère. La porte s’ouvre nous voici dans le vide, enfin presque, il y a cette passerelle de métal sur laquelle nous marchons. Je m’approche du rebord, et un coup d’oeil en bas m’inspire immédiatement une réflexion philosophique à la Lao Tseu « Putain, c’est haut !». 
Notre accompagnatrice nous demande de faire quelques exercices avant de se pencher dans le vide face à la ville, il y a le « Toes over Toronto » qui consiste à s’approcher du bord et à faire dépasser la pointe de ses pieds. Ça a l’air de rien, mais ça donne un avant-goût de la suite. On se penche en arrière dans le vide, c’est impressionnant, mais ça se fait bien étant donné que l’on ne fait pas face au vide. Le troisième exercice est quant à lui plus intense. On se penche dans le vide, la face en avant et on se met sur la pointe des pieds, histoire d’être VRAIMENT très haut. Après une hésitation de quelques nanosecondes, je me lance, je suis le premier à faire ça, ce qui permettra aux cinq autres de jouir d’un spectacle intéressant en cas de chute. Mais point de chute il n’y aura. Je respire un grand coup, j’avance vers le bord et me penche enfin. Je sais désormais que je ne pourrai pas être un super héros qui vole. La hauteur, ce n’est pas pour moi. Si je devais être un superhéros, je pense que je serais un truc genre Taupe-Man, le héros qui a un nom tout pourri, mais qui ne prend jamais d’altitude. Ce qu’on resent quand on fait face au vide ? Un agréable malaise pour dire vrai, entre la peur et le plaisir d’avoir peur.
À la fin de cette expérience d’edge-walking, on nous remet un joli petit certificat et deux photos. Voilà c’est fait, j’ai edge-walké. Je ne sais pas si ça me servira un jour pour trouver un emploi, mais je m’empresse néanmoins de l’ajouter à mon CV. On ne sait jamais…
Pour plus d’info: http://www.edgewalkcntower.ca/